Ghostwriters

Publication 19.01.2016

Marc Meschenmoser de la télévision suisse alémanique (SFR) a réalisé un reportage excellent qui a été répercuté par ses confrères de la presse écrite (plus de 20 journaux ont relayé le sujet) en Suisse et dans d’autres pays, et repris au journal du soir de la télévision suisse romande.

Deux universités, Berne et St-Gall, auraient déposé une plainte au pénal contre l’organisme qui sert d’intermédiaire entre les étudiants et leurs ghostwriters. Il peut sembler étonnant que le déni sur ce phénomène parfaitement transparent depuis l’avènement de l’Internet fasse aujourd’hui scandale…

L’articulation des dispositifs

Faire appel à un ghostwriter pour rédiger son mémoire, de master ou de doctorat, relève bien du phénomène de plagiat puisque l’on s’attribue un écrit qui n’est pas le sien pour obtenir des diplômes. C’est bien en terme de conséquences, une fraude au système. Mais quelles sont les raisons de son développement ?

• Sur le plan économique, les entreprises de ghostwriters se déploient par le simple mécanisme du jeu de l’offre et de la demande. Plus le nombre d’étudiants demandeurs augmente et plus il s’en crée. Dans tous les pays, dans toutes les langues, ces services payants sont proposés. En voici un site francophone : Expert Mémoire, un site anglophone : Author Bridge Media et un site germanophone : Acad Write.

• Sur le plan légal, les établissements qui portent plainte contre ces entreprises ont peu de chance de gagner. D’une part, les procédures judiciaires sont d’une longueur telle que l’entreprise a largement le temps de gagner beaucoup d’argent avant que le procès même ne commence. Et sur quelle base serait-il gagné ? Parce que ces organismes tentent les étudiants en distribuant des flyers promotionnels ? Mais le Web entier est une tentation ! Faire appel à l’ordre juridique pour régler son problème serait avouer que notre ordre académique a fait faillite.

• Sur le plan financier, les services de ghostwriters ne sont pas réservés qu’aux étudiants riches. Celui qui se voit offrir un poste ferme (un CDI) à l’issue de son stage, avec un salaire associé, peut être tenté de recourir à l’une de ces entreprises. Pourquoi consacrer des soirées et des mois à écrire ce qu’il ne considère plus que comme une exigence finale oppressive, s’il peut se débarrasser de cette corvée à bon prix (lequel varie de 5’000,- euros à 20’000,- euros selon la nature et le niveau de la thèse) ?

•  Sur le plan stratégique, le marché de ces entreprises d’offres de services de ghostwriters s’est si bien développé que plusieurs « Business Models » cohabitent aujourd’hui. Un premier modèle est celui des sites qui rémunèrent des travaux mis en vente par des étudiants, ceci au prorata du nombre d’achats de ces documents. Un second modèle est celui de sites qui proposent la réalisation de travaux originaux sur le sujet demandé par l’étudiant-client ; ceci à un prix fixe par page.

•  Sur le plan commercial, certains sont pragmatiques (i.e. payez selon la qualité que vous souhaitez), d’autres, plus collaboratifs, proposent des conseils aux requérants. Certains proposent des services différenciés et spécialisés selon les faiblesses des demandeurs (réaliser des analyses ou la revue de littérature par exemple). A chacun de faire son marché selon sa propre philosophie.

•  Sur le plan pédagogique, rappelons que le pédagogue est cet esclave qui accompagnait le jeune grec à son maître d’école. Être responsable ce n’est pas attendre la fin d’une semestre de Master ou la soutenance d’une thèse de doctorat pour décourvrir la valeur d’un écrit pour le noter et sanctionner s’il y a triche. Notre mission : interagir avec nos étudiants pour les conduire à réaliser des travaux personnels et structurants. Etre responsable : s’interroger sur ses propres pratiques d’encadrement des étudiants en vue de la société du savoir à laquelle nous aspirons.

• Sur le plan de l’humour, constatons que ces sites se revendiquent d’une éthique certaine à l’égard de leurs clients comme l’illustre cette garantie figurant sur un site francophone (Expert Mémoire).

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